Les aveux de Guy Fawkes, le premier Anonymous

Aux premières heures du 5 novembre 1605, Guy Fawkes est arrêté par les autorités anglaises, alors qu’il veille sur les explosifs destinés à faire sauter la Chambre des Lords dans une cave du palais de Westminster. La Conspiration des poudres est démantelée, ses membres arrêtés, torturés puis exécutés. Tremplin Numérique vous propose une traduction inédite en France des aveux de Guy Fawkes, dont l’héritage se retrouve aujourd’hui jusque dans le masque emblématique des Anonymous.

« Souviens-toi, souviens-toi de ce cinq de novembre 1605, de ses poudres et de sa conspiration. » C’était il y a 408 ans désormais. Et en quatre siècles, celui qu’on considérait comme un terroriste catholique est devenu l’icône des luttes contre la finance et les injustices politiques mondiales.

Guy Fawkes : son parcours vers l'activisme

Guy Fawkes (13 avril 1570 – 31 janvier 1606) est né à York, en Angleterre, où il est éduqué dans une famille bourgeoise et protestante. Ses grands-parents et son beau-père sont toutefois des catholiques officieux, et son professeur John Pulleyn un fervent de l’Église romaine : ensemble ils façonnèrent les fortes convictions du jeune homme, qui finit par se convertir au catholicisme à 16 ans. Vendant la maison de son père décédé dans sa prime jeunesse, il partit sur les routes des Flandres à 22 ans, où il rejoignit ses coreligionnaires espagnols dans leur lutte contre les protestantes et indépendantistes Provinces-Unies. Finalement, stagnant dans sa position de simple soldat, vivant dans la pauvreté, il retourna en Angleterre après avoir rencontré un certain Thomas Winter.

À son retour en Angleterre en 1605, désormais rebaptisé Guido Fawkes, l’ex-soldat a acquis un certain talent dans la création d’explosifs durant la guerre et c’est pourquoi Thomas Winter lui présente Sir Robert Catesby. Ce dernier entend fomenter un attentat contre le roi Jacques Ier d’Angleterre et sa famille : en un siècle, via une politique répressive menée à son comble par la précédente reine, le schisme anglican aurait fait plus de 100 000 morts dans les rangs catholiques anglais. En 1605, le roi est en recherche de points d’appui populaires et, partisan convaincu de l’absolutisme de droit divin, il radicalise son anglicanisme en persécutant les catholiques. Tout espoir d’amélioration pour les Anglais catholiques semble perdu.

Fawkes et ses 12 compagnons conjurés louèrent donc une cave sous la Chambre des Lords, entendant faire sauter une partie du Parlement alors que le roi et sa famille devaient être présents. Cet attentat se veut être le prélude à une révolte plus massive, partant des Mildlands, et souhaitant instituer une monarchie catholique à la tête du pays. Après cinq mois de préparation intensive, l’insurrection est toutefois dénoncée aux autorités, et Fawkes cueilli dans les sous-sols au petit matin accompagné de 36 barils de poudre. Enfermé, torturé, il livre finalement le nom de ses camarades. Ces derniers moururent pour la plupart par les armes. Quant à Fawkes, il préféra se briser le cou en bas de l’échafaud plutôt que d’y être pendu…

Guy Fawkes ne fut pas le principal activiste de cette désormais fameuse Conspiration des poudres, mais il est pourtant le seul à avoir atteint la postérité : depuis sa mort et durant des siècles, il est resté l’image de l’infamie catholique dans la culture populaire anglaise. Chaque cinq novembre et aujourd’hui encore, la Bonfire Night ou Guy Fawkes Night est l’occasion d’organiser des feux d’artifices et de mettre à feu des mannequins à l’effigie de Fawkes, rythmés aux chants des « Un sou de pain pour nourrir le pape / Une obole de fromage pour l’étouffer / Une pinte de bière pour le tremper / Je ne vois aucune raison pour que la trahison des poudres / Soit jamais oubliée. »

Guy Fawkes, fanatique religieux ou militant des libertés ? Ce qui est sûr, c’est que sa mémoire ne fut jamais oubliée, transcendant les frontières de l’insulaire Albion pour se transformer en une métaphore de la résistance politique, d’abord avec le succès de V pour Vendetta puis avec celui des Anonymous, qui appellent d’ailleurs à une journée de désobéissance en ce 5 novembre 2013.

La seconde confession de Guy Fawkes

[NDLR : Guy Fawkes écrivit deux lettres d'aveux extorqués sous la torture, le 8 et le 9 novembre 1605. Dans la seconde, présentée ci-dessous, il révèle le nom de ses camarades. À défaut de pouvoir restituer ses confessions dans leur intégralité, nous vous invitons à observer l'état de souffrance extrême dans lequel il fut contraint à parler, comme en témoigne cette reproduction de ses signatures, avant et après la torture.]

Je confesse que la conspiration contre sa Majesté pour le salut de la cause catholique me fut en premier lieu rapportée, et non fomentée ou imaginée par ma personne. J’en eus vent aux alentours des dernières Pâques – alors que je passais douze mois de l’autre coté de la mer, aux Pays-Bas, sous le commandement de l’Archiduc – par Thomas Winter, qui revint avec moi en Angleterre. Là, nous fîmes part de notre projet à trois autres gentilshommes du nom de Robert Catesby, Thomas Percy et John Wright. Nous décidâmes tous les cinq de la manière d’agir, et nous fîmes vœu de garder le secret entre nous. Catesby proposa d’utiliser de la poudre à canon et de creuser une galerie sous la Chambres des Lords : tel était le lieu sur lequel nous avions jeté notre dévolu, puisqu’il y avait été injustement décidé l’interdiction de notre religion. Il convenait donc que ce juste châtiment soit mis à exécution là-bas.

Les cinq à se mettre au travail les premiers furent Thomas Percy, Thomas Catesbury, Thomas Winter, John Wright et moi-même. Peu après, nous accueillîmes une nouvelle recrue parmi nous, Christopher Wright, qui prêta lui aussi serment de garder le secret. Lorsque nous arrivâmes au pied du mur de la Chambre, qui faisait près d’un mètre d’épaisseur, la tâche se compliqua considérablement : nous acceptâmes alors parmi nous un autre gentilhomme, Robert Winter, qui prêta serment et reçu lui aussi les sacrements qui le liaient au secret.

Noël approchait lorsque notre galerie atteignit mur, et nous l’avions passé de moitié lorsque vint la Chandeleur. Pendant qu’ils creusaient, je faisais sentinelle pour apercevoir tout homme arrivant par là ; si cela se produisait, j’avertissais mes complices pour qu’ils s’arrêtent, et ce jusqu’à ce que je leur dise quand recommencer à creuser.

Nous étions à présent tous les sept sous la Chambre, avec des fusils et de la poudre, résolus à mourir ici plutôt que de nous rendre ou d’être pris. Comme ils travaillaient sur le mur, mes camarades entendirent au-dessus d’eux de l’agitation dans la cave où l’on entreposait le charbon, et nous eûmes peur d’avoir été découverts : ils m’envoyèrent à la cave, et je découvris que le charbon était à vendre et l’endroit à louer. Voyant l’opportunité que c’était pour notre dessein, Thomas Percy la loua pour un acompte d’un an.

Avant cela, nous avions prévu et apporté au sein de la Chambre vingt barils de poudre, lesquels nous avions placés dans la cave et couverts de fagots, amassés pour l’occasion.

Aux alentours de Pâques, le Parlement étant prorogé jusqu’à octobre, nous nous dispersâmes et je me retirai aux Pays-Bas sur conseil et ordre des autres, aussi bien pour familiariser Owen avec les détails du complot, que par peur que ma présence prolongée n’éveille des soupçons et ne se retrouve ainsi questionnée.

Pendant ce temps, Percy, disposant des clefs de la cave, y emmagasina davantage de poudre et de bois. Je rentrai début septembre et récupérai à nouveau les clefs de Percy. Nous apportâmes davantage de poudre et de fagots pour la couvrir, et je partis pour un temps à la campagne, jusqu’au 30 octobre.

Ce ne fut que par une résolution ultérieure de notre part que, le même jour que le plan devait être exécuté, certains de nos confédérés devaient aller surprendre la personne de Lady Elizabeth, la fille aînée du roi, protégée à Warwickshire dans la maison de Lord Harrington, et la proclamer reine. Un projet de proclamation avait été élaboré à cet effet, dans lequel nous ne faisions aucune mention d’une modification de la religion, ni ne permettions que cet acte nous revienne, jusqu’à ce que nous ayons assez de pouvoir et de légitimité afin de permettre les deux.

Concernant le duc Charles, le second fils du roi, nous eûmes diverses délibérations sur la manière dont nous devions capturer sa personne. Mais puisque nous n’eûmes trouvé aucun moyen de l’atteindre (le duc étant protégé à Londres, où nous ne disposions pas de suffisamment de forces), nous résolûmes de nous rabattre sur Lady Elizabeth.

Anonymous et masque de Guy Fawkes

Du visage au masque

Tout le monde ou presque connaît aujourd’hui le masque mystérieux et rieur de ceux que l’on appelle les Anonymousmais peu savent véritablement d’où il vient, moins encore quel message il porte depuis sa création. On ne remarque pas d’emblée sa première particularité – elle saute trop aux yeux : il s’agit d’un visage, porté sur le visage, comme si un humain cachait l’humain. Et ce visage a un nom, quoi qu’en disent les militants Anonymous : c’est celui de Guy Fawkes, sublimé par le trait de David Lloyd, le dessinateur de Moore pour V pour Vendetta.

Les hordes d’anonymes seraient en fait des armées de Guy Fawkes : souhaiteraient-ils tous alors dynamiter la chambre des Lords ? Non évidemment. Mais transcender le temps et traverser l’histoire est bien le signe d’un symbole fort, qui a su s’émanciper de son cadre concret. Devenu le masque de la résistance numérique, le visage de Guy Fawkes a perdu sa nationalité, sa couleur politique, même son nom ; reste alors simplement l’universalité d’internet, l’anonymat de l’utilisateur et la volonté militante de préserver un réseau neutre, au cœur des revendications d’Anonymousquand leur branche prépubère n’est pas occupée à faire tomber tel ou tel site pointé du doigt, pour des prétextes parfois peu recevables.

Car si le fond du combat des Anonymous sur internet a fait du symbole un signe respectable et respecté, la sortie du masque hors du virtuel est une entreprise d’une grande ironie. On le sait depuis longtemps : chaque masque acheté enrichit Warner Bros., détentrice de la propriété intellectuelle du design. Porter un masque de Guy Fawkes dans le réel revient à revivre perpétuellement l’échec de la Conspiration des poudres avec de nouveaux protagonistes : la société américaine a déjoué le complot depuis longtemps et n’a pas pendu haut et court les conspirateurs. Non, elle les a plutôt laissés croire qu’ils combattaient un système, alors qu’ils lui reversaient en fait gaiement une rente.

Guy Fawkes voulait révolutionner l’Angleterre, V a résisté au système totalitaire, les Anonymous virtuels combattent la mainmise des États et des entreprises sur internetvoilà les trois victoires d’un symbole qui à tout jamais devrait rester dans sa forme abstraite la plus féconde.

V pour Vendetta

Si la figure historique de Guy Fawkes est encore populaire aujourd’hui, par-delà les festivités du 5 novembre, elle le doit à différentes œuvres littéraires, notamment V For Vendetta, roman graphique d’Alan Moore (WatchmenFrom HellLa Ligue des Gentlemen Extraordinaires) et David Lloyd. Publié dans les années 1980, le comics présente un Royaume-Uni rescapé d’une guerre atomique ayant réduit en cendres la moitié du globe. Suite à cette catastrophe, un parti fasciste, largement inspiré du IIIe Reich, le Norsefire, a pris le contrôle du pays, pratiquant allègrement répression militaire, épuration ethnique et censure.

De cette dystopie totalitaire, critique féroce de l’Angleterre sous Margaret Thatcher, émerge le personnage énigmatique de V. Entièrement vêtu de noir et arborant un masque à l’effigie de Guy Fawkes, considéré comme un défenseur des libertés, cet anarchiste impitoyable va s’attacher à renverser le régime en détruisant les symboles du pouvoir. Lors de son premier attentat, il fait exploser le Parlement, cible de la Conspiration des poudres quelques siècles auparavant.

On apprend par la suite que V est un produit du système en place, cobaye échappé d’un camp d’internement où des expériences abjectes étaient menées sur les prisonniers. Sa vengeance est autant personnelle qu’idéologique. Si V souhaite ouvrir les yeux de la population opprimée, il fustige également son attitude résignée. À ses yeux, les victimes sont en réalité leurs propres bourreaux et les citoyens sont responsables de la situation, car c’est leur inaction qui permet à des régimes liberticides de s’installer et de perdurer. La désobéissance civile de masse, aussi violente soit-elle, est élevée au rang de nécessité et V n’est que l’allumette chargée de mettre le feu aux poudres. Si le peuple veut se sauver, il doit prendre lui-même son destin en mains.

Mais de ce récit, on retient surtout la symbolique du masque, forme de désincarnation par excellence. V n’a plus de nom, plus de passé, n’est même plus un être humain fait de chair et de sang. Il devient une idée, impossible à détruire une fois qu’elle s’est immiscée dans l’esprit des gens. Dans le chapitre final, chaque anonyme revêtant le fameux masque devient V et le reflet de ses convictions : lorsque les gouvernements cessent d’œuvrer dans l’intérêt du peuple, ils prennent le risque d’être éradiqués implacablement par ceux qu’ils sont censés défendre.

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